16 mai 2012

Bobi - Georges Bess

bobiSa présence me fit un bien fou...

J'avais hâte de le retrouver chaque matin dans mon carnet...

Sa légèreté, sa malice, sa grâce ou sa cocasserie, son innocence en un mot enchantaient ma vie.

- Casterman Ecritures -

Cet album est un projet et une histoire graphiques, le journal d'un dessinateur présenté comme une longue lettre illustrée à un ami racontant un cheminement de création, une réflexion sur la liberté et la volonté de l'artiste par rapport à ses créations.

Le monologue devient dialogue entre le créateur et la créature, un délire créatif.

Le narrateur mis en scène semble traverser une période morose, se coupant du monde et des autres, se sentant coupé du monde et des autres. Il s'interroge sur les liens entre fiction et réalité. Le matin, installé sur la terrasse un café, il se prête au jeu d'un nouveau Rotring, d'un nouveau carnet qu'une amie lui a assuré " magique ". Il laisse aller le trait - " pour voir... partir dans une impro sans but... suivre la ligne à la trace " - Des formes apparaissent, des sculptures qui peu à peu s'humanisent jusqu'à la naissance de ce personnage Bobi à la fois double, compagnon, guide. Le dessinateur entre dans le fantasme de la communication avec sa création, inversant les rôles - " Je me suis mis au service de mon personnage... j'ai tenté de comprendre ce qu'il voulait me dire, avec son mime... ".

L'album s'amuse de cette double forme lettre-journal d'un dessinateur : les dernières pages ( plus d'une vingtaine ) rassemblent des croquis de Bobi joints à la missive, présentés sur fond grisé comme des photocopies des pages du carnet, bordures et spirales apparentes.

A la fois absurde et vivant, libre et fantaisiste en fait, ce récit m'a intéressée - " l'humanité d'un dessin " - , j'ai apprécié cet univers créatif qui alterne à plaisir réalisme et imaginaire ( les portraits mode réel, les attitudes de Bobi dans son " monde " sont superbes ). Toutefois, cet album me laisse perplexe quant à son épilogue, s'engageant dans une dimension spirituelle qui peut tout aussi bien relever de la boutade, du clin d'oeil, de l'autodérision. Curieux. Une expérience graphique. Je ne peux m'empêcher de le feuilleter encore. 

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11 avril 2012

Le vieil homme qui n'écrivait plus - Sokal

VHsokalÀ soixante-dix ans, Augustin Morel constata qu’il n’avait plus grand-chose à raconter… Alors, résigné, il fit ce qu’il s’était toujours refusé de faire : il s’en alla vers son passé…

- Casterman - 

Dommage. Un rendez-vous manqué. J'avais noté cette BD lors de ma visite de l'exposition lyonnaise Traits Résistants sur l'image de la Résistance dans la BD des années 40 à nos jours, le sujet et les planches présentées m'ayant rendue très curieuse. Trop certainement.

L'écrivain Augustin Morel a ecrit après-guerre un roman d'inspiration autobiographique intitulé Marianne racontant le maquis et son grand amour assassiné en 1944 comme tous les membres du réseau de résistance sauf luiLe récit se déroule en 1993. Ce roman va être adapté en film. La cinéaste choisit comme lieu de tournage le village où se sont déroulés les événements relatés dans le livre, où le drame en sommeil va se nouer parce que Augustin Morel revient sur les lieux cinquante ans plus tard.

C'est un récit double en témoignages : les dépositions devant un commissaire qui reviennent sur les jours d'installation de l'équipe de production, l'arrivée de l'écrivain, les réactions des villageois et les souvenirs des années 43-44 d'Augustin Morel.

Si le scénario n'a rien d'original, l'histoire aurait pu être puissante, troublante ou bouleversante. Mais l'impression de déjà-lu a été trop tenace. Tout comme l'impression de déjà-vu. Hélas, le trait, bien que fouillé, m'a laissée froide. Les personnages, aux visages durs, marqués, sont finalement peu expressifs, manquent de personnalité.

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Il y avait pourtant matière pour cette chronique villageoise, cette population rurale à la fois excitée par le projet cinématographique qui sort le village de sa torpeur et perturbée de toute cette lumière sur l'histoire de leurs pères. Certes, le regard sur chacun est sans concession mais l'ensemble m'a paru terne. Je reconnais que j'attendais plus quant à l'écrivain, son chemin d'écriture face à son passé. La déconvenue vient de cette méprise. Alors, paradoxalement, ce sont les mots qui m'ont touchée dans cette BD, pas les images.

" ... La littérature, les bouquins...tout ça...on croit évacuer toute sa merde à bon compte sur du papier... mais c'est vraiment que de la littérature... [...] ... du roman dans un univers réel... la littérature, il faut qu'elle reste dans les livres, ailleurs, elle est insupportable [...] tous ces artistes... il ne faut pas qu'ils sortent de leurs bouquins ou de leur cinoche...voilà la vérité. "

Mais je n'en ai pas pour autant fini avec Benoît Sokal, j'espère découvrir bientôt Kraa. Et puis, je ne peux tout de même pas renier Canardo, un must du noir.

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04 avril 2012

Nocturne - Pascal Blanchet

31Y14tfNjmL__SL500_AA300_Août 1948, New York suffoque sous la canicule. Alors que la nuit s'étend sur la ville, la voix d'Anne Scheffer, reine des ondes transporte loin des cuisines et des rares clients une serveuse de cafétéria de la 33e rue et ajoute au drame banal d'un auteur sans succès de Brooklyn. Nocturne est la chronique d'une nuit qui peine a voir le jour...

- Les éditions de la Pastèque - 

Je découvre l'univers graphique de Pascal Blanchet avec ce titre, univers que j'ai adoré, autant l'écrire tout de suite.

Cette BD est absolument atypique. D'abord l'objet qui relève plus de l'album : un format carré, exclusivement des illustrations pleine page, pas de vignette, ni cadre, ni bulle, ni cartouche. Elle pourrait être considérée comme muette. Ce qui n'est pas le cas. Les voix sont celles de " canaux de communication " : celles de NBC, les paroles des chansons ( une discographie est présentée en postface " in the still of the night " ), les annonces de gares routières, une lettre, les voix au téléphone de personnages invisibles; des voix off.

Ce choix révèle et intensifie l'atmosphère particulière de cette nuit, ce hors-temps, ce décalage, de ces nuits pour lesquelles on dira " avant-après "; une nuit difficile, différente, décisive, une nuit de canicule et d'orage, de rupture pour chacun des trois personnages. Trois histoires parallèles, ils ne se croisent pas dans ce New-York nocturne de 1948.

Tous ces mots absents - qui ne seraient que vide parce que cette nuit de remise en cause, c'est celle des sentiments violents, douleur, colère, celle des questions, perturbantes, déstabilisantes - contribuent à l'épure de l'album, à sa profondeur, à son émotion, bien que les pages parviennent à faire ressentir ce plombé, cette lourdeur de l'air, ce poids oppressant de/sur la vie des personnages. Le trait rappelle celui des années 50, le rétro des réclames d'époque et pourtant on ne peut que constater la modernité de mise en page qui joue de l'effet caméra et des perspectives. Perspective est bien le mot, façon de regarder, façon de voir, pour l'auteur, pour les personnages. Ce clair-obscur.

On peut lire dans la biographie de Pascal Blanchet qu'il se passionne pour " le design du XXème, l'architecture et le jazz ". Cet album en est l'évidence. Peu de décors, un soin impressionnant porté aux architectures intérieures et extérieures, des éléments massifs, des éclairages ponctuels, précis, des lignes géométriques, droites, cassées par la finesse du détail de certaines décorations comme les étoffes, par les formes humaines. Les personnages s'imposent par leurs attitudes.

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Sur les dernières pages, le soleil se lève enfin, une lueur, une lumière...

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- Je vous invite à découvrir la video de présentation sur Youtube ICI -

- BD choisie et reçue dans le cadre de Babelio-Masse Critique -

- Un grand merci aux éditions La Pastèque pour cette découverte -

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21 mars 2012

La mort de Staline - Nury & Robin

StalineLe 2 mars 1953, en pleine nuit, Joseph Staline, le Petit Père des peuples, l'homme qui régna en maître absolu sur toutes les Russies, fit une attaque cérébrale. Il fut déclaré mort deux jours plus tard. Deux jours de lutte acharnée pour le pouvoir suprême, deux jours qui concentrèrent toute la démence, la perversité et l'inhumanité du totalitarisme.

- Dargaud -

- Scénario : Fabien Nury - Dessin : Thierry Robin - Couleurs : Lorien Aureyre -

Cet album, ce sont ces deux jours qui sont une nuit, une nuit d'agonie, pas seulement pour Staline. Manipulation, lutte de pouvoir des apparatchiks, violences et la terreur comme une chape de plomb sur la population.

Un album sombre, tant par le choix des couleurs, la dureté du trait et des mots que par celle des scènes de cette " Histoire ", à peine une lueur d'humanité s'y révèle parfois. La mort est là, omniprésente sur une atmosphère plus délétère et asphyxiante que morbide.

Inspirée de la réalité, cette BD reste une fiction " librement construite d'après une documentation parcellaire, parfois partiale et souvent contradictoire... " , les mots qui viennent à l'esprit pour la définir sont : glacée, glaçante. C'est à la fois " la folie furieuse de Staline et [ celle ] de son entourage. "

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C'est toute l'horreur de la dictature paranoïaque, un récit d'un cynisme sans concession et pourtant, je ne pourrai pas m'empêcher de lire le second tome annoncé pour fin mai 2012.

- Le billet détaillé de Choco - Le double billet de Canel & Mr -

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22 février 2012

Sharaz-De - Toppi

SDToppi" La nuit, ô Seigneur, est encore le royaume des rapaces nocturnes. L'aube qui m'apportera la mort est lointaine, consens, ô mon roi, pour agrémenter les heures à venir que je te raconte des histoires anciennes et singulières jusqu'à ce que le jour nouveau m'enlève la voix et la vie. "

- Editions Mosquito -

Après les contes germaniques pour initiation à l'univers graphique du maître italien, je me suis perdue avec fascination dans sa version des Mille et Une Nuits.

Sergio Toppi respecte le procédé narratif de ces contes orientaux : une première histoire en rappelant l'origine, pourquoi une jeune femme chaque nuit mise à mort à l'aube jusqu'à l'arrivée de Shéhérazade et de ses histoires des temps anciens : " et alors dans la nuit silencieuse Sharaz-De prit la parole. "

Et c'est un enchantement dans tous les sens du terme. L'album devient hypnotique autant par les histoires, ce rythme circulaire de nuits en nuits qui s'ouvre et se termine par les invocations de Sharaz-De que par les images.

A chaque histoire, les premiers mots plongent dans l'univers du conte tandis que les derniers évoquent toujours et de manière différente ( en décrivant à chaque fois la préparation d'une activité diurne ) le jour et la vie qui reviennent alors qu'ils vont quitter Sharaz-De : " ...et déjà l'aube efflleurait les clochetons du palais, les musiciens, d'une main encore incertaine, accordaient leurs instruments. Le jour allait leur apporter de nouveaux chants et pour Sharaz-De la mort. Mais le roi voulut entendre d'autres histoires de sa bouche...

L'illustration est toujours aussi impressionnante par sa dimension artistique et sa profondeur, d'autant que cet album alterne les récits en noir & blanc à d'autres colorisés. Le lecteur se livre à une véritable exploration de la page, de ses reliefs. C'est un orientalisme stylisé qui apparaît dans les arabesques, les lignes entrelacées, les portraits majestueux qui témoignent de la magnificence; des planches hors cadre qui semblent pleine page, mêlant le sacré, le traditionnel et le merveilleux interprétés par une incomparable virtuosité graphique.

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- Le billet de Mo'  -

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15 février 2012

L'eau et la terre - Séra

CSERACambodge 1975 - 1979

Des destins se croisent sur une route, au lendemain du 17 avril 1975, quand les Khmers rouges ont brutalement évacué toutes les villes du pays. Les personnages se savent en sursis au point de se définir comme des gens n'étant pas encore morts ? Ils font partie des trois groupes qui seront au coeur de la tragédie à venir : paysans, citadins et Khmers rouges.

- Delcourt - Collection Mirages -

Un carnet de voyage dans le temps de l'horreur, de la colère.

" Pendant trois ans, huit mois et vingt jours, ils [ les Khmers rouges ] firent régner un régime de terreur, provoquant près de deux millions de morts, dans un pays de sept millions et demi d'habitants. " - extrait de l'introduction par Rithy Panh, réalisateur ( son documentaire S-21, la machine de mort Khmer rouge a été primé au festival de Cannes 2002 ).

Des chapitres courts pour raconter l'innommable à la façon de chroniques sur l'exode des citadins réduits en esclavage, pris en otage dans ce pays totalement fermé par et sur la dictature révolutionnaire. Un récit documentaire qui présente des cartes, des illustrations aux légendes informatives. Quelques histoires, dans lesquelles les personnages se croisent, qui disent tout du génocide; kaleidoscope dément. Des instantanés qui cognent, vertige et nausée qui précipitent dans cette fosse historique.

Les dessins sont incroyables, de véritables photographies ( inspirées de photographies comme j'ai pu le lire en dernière page ) aux tons sépias, passés, qui n'atténuent en rien l'intensité, la profondeur de la douleur exprimée, le désespoir, l'effroi et la folie.

Des pages éprouvantes qui mériteraient pourtant relecture tant la violence du récit aveugle parfois; les limites de ce que l'on peut lire et admettre, comme les récits de ce soldat khmer de 14 ans - " L'Angkar est juste. Il ne doute pas. Il fait seulement quelque taches de sang qui seront vite absorbées par la terre et le noir du tissus en coton. " -

Une lecture à poursuivre avec Lendemains de cendres 1979 - 1993

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- Le billet de Joelle -

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01 février 2012

Krull - Sergio Toppi

krullBienvenue dans le monde des contes gothiques de Toppi ! Tous sont au rendez-vous : crapaud enchanté, kobold maléfique, sorcière ensorcelante et Krull l'ogre abominable en quête de petits enfants dodus. Le maître milanais distille avec humour sa noire vision de l'humanité. Chaque fois, l'ironie est grinçante, la pointe finale du récit surprenante et acérée.

- Editions Mosquito -

J'ai choisi ce recueil de légendes allemandes revisitées pour m'initier à l'univers graphique de Sergio Toppi. Cinq contes à l'atmosphère merveilleusement sombre pour des dessins fascinants :

Des planches en noir et blanc, souvent en grand format, des cases qui s'évadent des cadres, des plans rapprochés et pourtant des décors minutieux, fouillés, tout en jeux d'ombres et de lumières, en ambiance et en interprétation de celle-ci avec ce crayon affiné et affûté qui trace des hachures et courbes inattendues, déconcertantes au premier regard. Ce trait surprenant donne un véritable effet relief, l'impression parfois de voir des sculptures, la page devient matière; un trait qui donne envie de reculer l'album pour mieux regarder et profiter de la profondeur de l'image.

Un dessin imposant, majestueux, sans être écrasant, qui m'a ensorcellée. 

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 - En savoir plus sur S.Toppi et découvrir d'autres planches de cet album sur le site des éditions Mosquito ICI -

- Choco présente une exposition d'originaux de S.Toppi ICI -

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25 janvier 2012

Tib et Tatoum - Grimaldi & Bannister

518pri99HHL__SL500_AA300_- 1 - Bienvenue au clan ! -

Tib est un petit garçon qui vit au sein d'un clan, pendant la Préhistoire. Son souci, c'est d'avoir une tache de naissance autour de l'œil, ce qui lui attire constamment les moqueries des autres enfants. Alors qu'il ne l'attendait plus, il trouve le copain idéal : un dinosaure tout rouge, qu'il va appeler Tatoum. Reste à le faire cohabiter avec papa, maman et tout le clan !

- Glénat -

Voici l'album pilote d'une série qui promet d'être réjouissante, un album aussi drôle que malin. La preuve absolue : on peut avoir passé la quarantaine et s'esclaffer dès la première page... Ces deux-là, le garçon Tib avec son dinosaure Tatoum, sont absolument irrésistibles, croqués avec tendresse et une impertinence complice et délicieuse de bon aloi qui n'épargne aucun personnage dans cette Préhistoire revisitée.

La formule n'est certes pas originale mais joyeusement opérante : le contexte historique sert le décor, les attitudes et réactions des membres du clan, enfants comme adultes, sont à la fois contemporaines, réalistes et malicieuses.

Ce thème de la différence est exprimé sans pathos, ni leçon. Si l'humour prime, les scènes récurrentes sur le sujet sont avisées, c'est très bien joué, tout comme le rythme de narration, une histoire complète - dont le scénario assure une réelle progression en développant les liens entre les personnages et annonce une évolution pour la suite - au découpage " par page " à la façon de gags sur des planches vives au graphisme particulièrement expressif, proche de l'animé.

Les derniers mots de cet album et de cette chronique reviennent au Chef : " c'est trop cool ". Yep.

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- Le billet de Choco, celui de Jérôme -

- Pré-publiée en épisodes dans le magazine Tchô -  BD Sélection Jeunesse Angoulême 2012  -

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21 décembre 2011

La Bête est morte - Calvo

51YjXcmIaPL__SL500_AA300_La Guerre Mondiale chez les animaux

La Seconde Guerre mondiale n’est pas achevée lorsque Victor Dancette, Jacques Zimmermann et Calvo unissent leurs talents pour dénoncer à leur façon ses atrocités. Réalisé en pleine occupation allemande, il est publié dans le troisième mois de la Libération. Ce bestiaire sanglant, qui s’inscrit dans la longue tradition du symbolisme animal, est à l’image de l’époque : féroce et impitoyable. La satire est anthropomorphe. Chaque animal a un pouvoir symbolique et évocateur véhiculant certaines valeurs. Des loups affreux et féroces (les Allemands) massacrent, de toute la force de leur artillerie, de braves lapins et de courageux écureuils (les Français), sans hésiter à envahir le territoire de fiers lionceaux (les Belges). Mais la résistance s’organise chez les résolus et flegmatiques bouledogues (les Anglais). Malgré les attaques menées par les hyènes enragées (les Italiens) et les singes perfides (les Japonais), ils gagnent du terrain grâce aux interventions salvatrices et musclées des puissants bisons (les Américains), tandis que les ours (les Russes) vendent chèrement leur peau...

- Texte de Victor Dancette & Jacques Zimmermann -

- Dessins de Edmond-François Calvo -

Cet incroyable album regroupe deux BD réalisées clandestinement pendant l'Occupation, puis publiées en 1945. Autant dire que c'est un monument, une fresque qui relève de la geste épique.

Première partie : Quand la bête est déchaînée -

Deuxième partie : Quand la bête est terrassée.

Le projet de cette publication était de présenter aux enfants les étapes et les enjeux politiques du conflit. Effectivement, la narration, par bien des aspects, semble s'adresser aux enfants : univers animalier et anthropomorphisme, ouverture du récit par une scène de veillée entre un grand-père raconteur d'histoires et ses petits-enfants avec prise de parole directe ponctuée d'expressions s'adressant à cet auditoire enfantin " mes pauvres enfants, imaginez...", textes des vignettes numérotées, dessins dans l'esprit de cette époque des premiers cartoons.

Qu'importe.

La plaie est vive, le ton grandiloquent et patriotique, ce monde coupé entre les méchants " Loups de Barbarie, de l'autre côté du torrent, par delà une forêt toute noire " et les gentils peuples pacifistes, la nationale " nature enchantée...on vivait bien au bon vieux temps...Quel beau pays que le nôtre, mes petits. ". Le propos est foncièrement pro américain, reconnaissant envers l'Angleterre, portant aux nues le courageux engagement et la vaillance de sa population; la haine viscérale contre le peuple allemand est terrifiante. Ces mots là, malgré toute l'admiration que j'ai ressenti pour cet album et bien que je puisse concevoir historiquement cette violence verbale qui répondait à une autre bien plus monstrueuse, m'ont donné les larmes aux yeux : "  Mes chers petits enfants, n'oubliez jamais ceci : ces Loups qui ont accompli ces horreurs, étaient des Loups normaux, je veux dire des Loups comme les autres. Ils n'étaient pas dans l'action d'une bataille, excités par l'odeur de la poudre. La faim ne les tenaillait pas. Ils n'avaient pas à se défendre, ni à venger l'un des leurs. Ils avaient reçu simplement l'ordre de tuer. Ne croyez pas ceux qui vous diront que c'étaient des Loups d'une secte spéciale. C'est faux !  Croyez-moi, mes enfants, je vous le répéterai jusqu'à mon dernier soupir, il n'y a pas de bons et de mauvais Loups; il y a la Barbarie qui est un tout, et ne comporte qu'une seule race, celle des monstres, des bourreaux, des sadiques et des tueurs. "

Mais qu'importe.

Cet album est un témoignage, un document exceptionnel fièrement inscrit dans son contexte. Sa valeur est autant historique que littéraire et esthétique. La maîtrise graphique et narrative est plus que remarquable, surtout lorsque on se rappelle les conditions dans lesquelles il fut conçu.

Le texte est dense, long, de plus en plus long au fil des pages, il y a tant et tant à raconter et à expliquer, mais fluide, s'arrêtant parfois sur d'édifiants épisodes individuels. La reconstitution résolument manichéenne encense le dévouement, célèbre l'héroïsme, l'union des états autour de valeurs morales; le lampion tricolore brille glorieusement de sa flamme patriotique dans ces albums. Solidarité et fraternité sont les maîtres mots. Le propos ne se limite pas aux manoeuvres militaires et alliances politiques. Il raconte les civils et n'occulte aucun aspect de la guerre si terrible soit-il : les bombardements, les ruines et les morts, le marché noir, les prisonniers, les arrestations, l'exode, la mitraille sur les routes, l'épuration et les déportations Nach Pays Barbare, les sabotages, les représailles dans les villages, l'hiver russe, la torture, les ondes Bibici, le Maquis, les pillages, le STO, l'attentat intérieur contre Hitler, les combats sur les côtes africaines et notre Grande Cigogne Nationale. Il y a des martyrs sur ces pages, bien peu de collaborateurs : la Chouette pour Pétain, la Vipère pour Laval et " quelques menues fripouilles que le Putois Corrupteur [ Goebbels ] avait définitivement " embochées ". L'union et la dignité se doivent d'être préservées et exaltées au coeur des souffrances, la trahison ne peut y être admise. Pas d'ombre sur cette lumière. Car cet album, c'est aussi un appel à la mémoire de ceux qui ont tout sacrifié pour combattre l'idéologie délétère du Grand Loup en fureur.

Sur ce déchaînement de violence, le dessin est juste incroyable. Réaliste malgré le choix animalier, mêlant pourtant au chars, aux fusils, aux pendaisons, des épées de bois, des frondes, des batailles de boules de neiges sur les terres russes. L'illustration pourrait raconter à elle seule. Des pleines pages, impressionnantes de détails mais toujours aérées, illustrent les grands moments, jouant sur des références culturelles ( reprise du tableau La liberté guidant le peuple pour la libération de Paris ), s'offrant le luxe de l'humour satirique et parfois d'une touche de tendresse. Les portraits des personnalités sont parfaitement reconnaissables ( Calvo fut caricaturiste pour  Le Canard Enchaîné ). Sans mauvais jeu de mot, Calvo, quelle patte ! Ses dessins sont particulièrement expressifs et éloquents, sans naïveté complaisante pour le jeune lectorat, les personnages singulièrement présents, toute cette fureur, l'intensité de cette violence, d'un camp comme de l'autre, de cette volonté de s'y opposer, d'y résister, évoquée de façon saisissante.

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La qualité de cette réédition Gallimard, reliée tissus, lui fait honneur par son grand format ( 35 X 26 cm tout de même ) et ses pages épaisses.

Un album immense dans tous les sens du terme, une référence. En attendant le Maus de Art Spiegelman.

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bd_iconeJ'ai eu la chance de voir l'imposant manuscrit et les planches originales de cette Bd ( prêt d'une collection d'un particulier ) cet été à Lyon lors de l'exposition Traits Résistants sur l'image de la Résistance dans la BD des années 40 à nos jours, développant le rôle de la propagande puis la " (re)création " d'une image du héros français valorisante, son évolution, la libération tardive du regard permis aux artistes, la force des témoignages, les tabous du sujet. Une exposition prenante d'une richesse iconographique et documentaire remarquable installée au Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation dans les locaux qui furent occupés par la Gestapo. ).

J'ai admiré de grandes planches plus grandes encore que ce format généreux, les couleurs directes préservées, qui donnent et permettent de prendre toute la mesure du travail d'illustration. Extraordinaire.

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14 décembre 2011

Tony casse-cou - Josef Lada

51zSD2he_RL__SL500_AA300_Dans cette bande dessinée de 1929, Tony, garnement praguois et son chien Boby se prennent pour des sportifs, des navigateurs, des aviateurs ou des alpinistes. Tout cela finit dans un tonneau de goudron ou en plein désert du Sahara. Sous sa grosse casquette de poulbot, dans sa salopette au fond rapiécé, Tony rappelle les personnages faubouriens, tel Bibi Fricotin, qui ont nourri le répertoire de la littérature populaire pour la jeunesse. Effronté et impertinent, Tony affiche un air canaille et traverse ses épatantes aventures avec panache. Edité pour la première fois en France, ce livre du grand artiste tchèque Josef Lada garde intacte sa force visuelle, entre comique un peu cruel et bestiaire naïf.

- Editions MeMo -

 - Texte de Josef Bruckner traduit par Xavier Galmiche -

Cette BD de plus de 80 ans d'âge, c'est un plaisir à partager qui a su conserver sa gaieté gamine... c'est aussi l'originalité d'un classique dont la qualité matérielle, comme tous les albums des éditions MeMo, en fait un livre de collection.

Tony Casse-Cou, c'est Gavroche au pays du cartoon sur une imagerie burlesque de l'imaginaire enfantin, une succession de rebondissements dans tous les sens du terme, pirouettes, voltiges et gambades. Un format à l'italienne pour des scènes en séquences qui s'enchaînent à la façon de strips, un texte en rimes qui n'use pas de bulles mais commente les vignettes en jouant du ton sérieux décalé avec les aventures improbables de ce drôle de galopin accompagné de son chien Boby. 

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" Chef de bord d'un transatlantique, il va conquérir l'Amérique, et puis avec toute sa flotte, il retourne à la vieille Europe. "

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Je suis particulièrement heureuse de présenter cette réédition car elle me permet de partager la découverte d'un univers graphique devenu un patrimoine.

Josef Lada était un illustrateur populaire tchèque de la première moitié du XXème ( 1887 - 1957 ). Son activité ne se limita pas aux albums jeunesse, il fut aussi dessinateur d'almanachs traditionnels, peintre ( signant des toiles racontant le village de son enfance ) et caricaturiste pour la presse ( comme en témoignent l'efficacité du trait et les couleurs franches de Tony Casse-Cou si expressives )

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- Pour d'autres visuels et en savoir plus sur Josef Lada, je vous invite à lire cet article ICI -

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