06 mars 2012

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

LOSLes livres sont toute la vie de Sonietchka, jeune fille au physique ingrat. C'est d'ailleurs dans une bibliothèque qu'elle rencontre celui qui deviendra son mari. Les années passent, la guerre bouleverse le monde, un enfant naît, son mari la trompe... Pourtant, malgré les difficultés et les malheurs, Sonietchka puise dans la lecture la force d'être heureuse tout simplement.

- Gallimard - Folio -

- Traduit du russe par Sophie Benech -

Un portrait de femmes, un portrait d'époque, qui n'a rien d'une saga. Un très court roman, presque une nouvelle, une centaine de pages, une lecture bien plus dense et subtile que celle si réductrice qu'annonce cette quatrième de couverture. A travers l'existence de Sonietchka - ainsi que celle de sa fille Tania - saisie à la fois dans le quotidien et la durée, dans sa pleinitude, c'est le tableau de la Russie de Staline, la Seconde Guerre Mondiale, le régime soviétique, la difficulté à vivre, la dimension que donne l'art à la vie, la difficulté et la liberté de l'exprimer par l'art. Quand vivre devient un art. Ou devrais-je écrire, l'art de vivre ?

Sonietchka est lectrice, femme à la fois détachée et transparente, une figure aussi pâle que lumineuse.

" Pendant vingt années, de sept à vingt-sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu'à la dernière page du livre. [...] Elle éludait chaque jour et à chaque instant le nécessité de vivre ces pathétiques et glapissantes années trente en menant paître son âme dans les vastes pâturages de la grande littérature russe, plongeant dans les abîmes angoissants du très suspect Dostoïevski pour émerger dans les allées ombreuses de Tourgueniev, ou dans les manoirs de province réchauffés par l'amour généreux et dénué de principes d'un Leskov qualifié on ne sait pourquoi d'écrivain de second ordre. "

Il ne s'agit pas d'une vie par procuration mais de cette autre dimension. A travers elle, se glissent, glissent, les années de communisme, les destins en une peinture éloquente teintée de dérision.

Le mari de Sonietchka est un apikoïre, un libre-penseur, peintre, voyageur, réprouvé par le pouvoir. De vingt ans son aîné, il revient de cinq ans d'emprisonnement. Il reprendra peu à peu goût à la vie et le pinceau malgré les prisons qui l'entourent.

" Il y avait longtemps qu'il ne bâtissait plus de projets. le destin l'avait conduit dans des lieux si sinistres, dans l'antichambre de l'enfer, sa volonté animale de survivre était presque à bout, et les crépuscules de l'existence d'ici-bas ne lui semblaient plus si attirants... "

" C'est ainsi que, marchant à la queue leu leu, ils arrivèrent devant l'entrée de l'immeuble où, derrière des portes s'alignant le long d'immenses couloirs, on bâtissait consciencieusement et avec compétence un art socialiste convenable rémunéré, en sortant de temps en temps sur le palier sordide d'encombrantes variantes du géant chauve de la pensée... "

Ce sera le personnage témoin de la société soviétique, un survivant du monde d'avant, comme sa fille, double reflet,  libre et excessive - " génération déchue grandie dans le dénuement. " - sera celui du monde à venir, comme son amie Jasia sera celui du monde présent.

" Elle était la fille de communiste polonais ayant fui l'invasion fasciste, chacun, par la force des choses, dans une direction différente : son père vers l'ouest, et sa mère, avec son bébé, vers l'est, en Russie. Cette dernière n'avait pas réussi à se fondre dans la masse des millions d'habitants de ce gigantesque pays et avait été charitablement déportée au Kazakhstan, où elle était morte après avoir vivoté tristement pendant dix ans, sans avoir perdu ses idéaux sublimes et absurdes. Jasia s'était retrouvée dans un orphelinat; elle avait manifesté un attachement à la vie peu ordinaire en survivant dans des conditions qui semblaient spécialement conçues pour tuer le corps et l'âme d'une enfant, et s'en était sortie grâce à sa faculté de tirer le maximum d'une situation donnée. "

Ce roman n'est pas celui de la résignation ou de l'amertume, plutôt un consentement, un contentement. Il est le roman de la vérité, d'une profondeur insoupçonnée, celle de Sonietchka, celles des vérités historiques, sociales et intimes entre les lignes. Il est vivant ce roman aux phrases incisives et ciselées, fondamentalement humain.

Elle n'est pas émouvante cette femme, elle est belle, à l'image de ce récit, une émotion fine.

 " Pendant les dix minutes qu'elle mit à rentrer chez elle, elle comprit que ses dix-sept ans de bonheur conjugual avaient pris fin, qu'elle ne possédait rien, ni Robert - mais quand avait-il appartenu à qui que ce soit ? - , ni Tania, qui était si différente, qui tenait de son père, de son grand-père, peut-être, mais pas de sa race à elle, discrète, ni sa maison, dont elle percevait la nuit les soupirs et les craquements, comme les vieillards sentent leur corps qui leur devient étranger avec les années..." Comme c'est bien qu'il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être d'exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite, de lui avoir envoyé sur ces vieux jours ce miracle qui l'a incité à revenir à ce qu'il y a de plus important en lui, son art..." Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d'un tintement limpide, elle entra chez elle, s'approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s'allongea en l'ouvrant au milieu. "

- " Et tout le reste est littérature "  P.Verlaine -

- Prix Médicis Etranger en 1996 -

- Le billet d'Antigone - Celui sur Biblioblog ( " Sonietchka ou l’héroïsme paisible ", formule qui exprime parfaitement mon ressenti ) -

- Une déception pour Mirontaine qui espérait un éloge de la lecture -

CRO.

Ludmila Oulitskaïa, distinguée par de nombreux prix littéraires, est également auteur de nouvelles, de pièces de théâtres et de scénarios de films, ainsi que d'un recueil de Contes russes  animaliers pour enfants illustré par l'artiste Svetlana Filippova.

- Biographie et bibliographie sur le site Gallimard ICI -

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Premier Roman avec Anne

PremierRoman

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Posté par Emmyne à 09:46 - - Commentaires [16] - Permalien [#]
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Commentaires sur Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

Je l'avais déjà repéré chez Antigone... Tu as l'art d'enfoncer le clou, n'est-ce pas ! Blague à part, tu me donnes très envie de le lire. Merci !

Posté par Anne, 06 mars 2012 à 10:01

c'est vrai que tu donnes sacrément envie de le lire. Et puis j'aime bien ces récits courts entre nouvelle et roman, ils ont souvent une force et une densité peu communes.

Posté par jerome, 06 mars 2012 à 11:59

Là, c'est pour moi
Cette femme, dont il est dit qu'elle "tombe en lecture comme on tombe en syncope", je pense qu'elle va me plaire, m'entraîner dans sa vie, dans cette difficulté à vivre.
Oui, là, je me précipite !

Posté par Tinusia, 06 mars 2012 à 13:39

Je l'ai lu il y a longtemps et j'avais aimé. Il me semble que l'ensemble était assez triste.

Posté par Aifelle, 06 mars 2012 à 13:42

@ Anne : je n'aurai qu'un seul mot : gniark !
Blague à part, c'est une très jolie découverte, vraiment.
@ Jérôme : comme toi, depuis quelques temps, j'apprécie particulièrement la force et la virtuosité de ces récits courts.
@ Tinusia : ( bon, cette fois, j'ai assuré sur le ressenti )
Attention, et c'est la déception de Mirontaine, ce roman n'est pas un hommage à la littérature. On parle peu de lectures, seulement au début et à la fin. Sonietchka ne lit pas lorsqu'elle se consacre à sa vie de famille. Quant à la difficulté de vivre, ce n'est pas sienne, c'est celle de son époque et de son pays.
@ Aifelle : oui, mais une tristesse qui m'a parue douce, pas sombre, une beauté.
( un billet sur ton blog ? )

Posté par emmyne, 06 mars 2012 à 14:19

Non, c'était bien avant le blog

Posté par Aifelle, 06 mars 2012 à 18:39

Du même auteur, j'ai lu Le cas du Dr Koukotski et Mensonges de femmes (j'ai écrit un billet sur ce dernier, je rois) et c'est une auteure que je relirais si mes autres lectures m'en laissaient l'occasion !

Posté par kathel, 06 mars 2012 à 19:20

Il me semble que je l'avais bien compris ainsi. Et c'est aussi cela qui m'intéresse. Ce que j'appelle "la posture du lecteur".
Mais pas que... Je suis en train de lire (dans un registre différent certes) 'Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre" de Ruta Sepetys qui évoque cette époque Stalinienne que des romanciers nous dévoilent, dans sa cruauté, sa violence, sa négation de l'être, de sa pensée, de sa vie, son despotisme. Et je viens de m'apercevoir (en lisant le billet de "Mr Canel", puis celui de "Mme" que c'est toi qui es à l'origine de ce choix de lecture Je ne m'en souvenais plus !!!

Posté par Tinusia, 06 mars 2012 à 20:50

@ Aifelle : j'ai constaté, j'ai visité ton index
@ Kathel : ah, je vais aller voir ce billet sur " Mensonges de femmes ". Très envie de lire un autre livre de L.Oulitskaïa. Un jour.
@ Tinusia : désolée pour la répétition alors, j'ai la psychose de la précision...
( je plaide coupable pour " ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre ". Pour la chronique sur le blog - comment, quoââ, tu as oublié notre échange sur l'art comme ultime recours à l'expression d'une dignité humaine. ^^ - et pour le cadeau à la famille Canel. Enfin, c'était pour leur Junior à l'origine )

Posté par emmyne, 06 mars 2012 à 21:04

J'ai lu ce livre il y a quelques temps... Mais je n'en garde pas de bon souvenir... Peut-être que j'aurais dû me renseigner sur l'époque avant de commencer ma lecture...

Posté par bookworm, 06 mars 2012 à 21:33
impardonnable

Posté par Tinusia, 07 mars 2012 à 07:42

J'ai le recueil Mensonges de femme dans ma PAL. Comme quoi, j'ai du russe Je l'avais oublié !

Posté par Manu, 07 mars 2012 à 08:41

Je l'ai lu il y a un an ou deux et j'avais bien aimé !

Posté par Stephie, 07 mars 2012 à 10:56

@ Bookworm : c'est certain, il peut paraître désespérant ce livre, mais c'est vrai qu'il est révélateur du contexte historique qui tient un rôle fondamental.
@ Tinusia : m'enfin, mais non voyons ! Absolument pardonnée.
@ Manu : bon, ben, je vais lire un peu plus japonais et tu vas lire ... russe
@ Stéphie : aahh, contente. J'ai beaucoup aimé aussi. Elle laisse une trace cette lecture. Je crois même que ce livre fera partie des " relus ".

Posté par emmyne, 07 mars 2012 à 11:05

Tu me prépares une PAL russe ?

Posté par Choco, 10 mars 2012 à 22:45

@ Choco : avec plaisir

Posté par emmyne, 11 mars 2012 à 19:11
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